Le ballon d'Andrée : trois hommes partis vers le pôle Nord, retrouvés 33 ans plus tard
Le matin du 11 juillet 1897, sur une côte rocheuse et froide du Grand Nord, trois hommes montèrent dans une nacelle en osier.
Au-dessus d'eux flottait un immense ballon de soie vernie, de 20,5 mètres de diamètre, rempli d'hydrogène. Après des semaines d'attente, le vent avait enfin tourné. Il soufflait maintenant vers le pôle Nord.
On coupa les cordes. Le ballon monta, plongea un instant vers la mer, remonta, puis s'éloigna vers le nord. Sur le rivage, les gens le regardèrent rapetisser jusqu'à ce qu'il disparaisse.
Personne ne revit jamais ces trois hommes vivants.
Voici l'histoire du ballon d'Andrée, une tentative suédoise d'atteindre le pôle Nord par les airs. Le ballon s'est posé sur la glace au bout d'environ 2 jours. Les hommes ont marché près de 3 mois et sont morts sur une île gelée. Leurs corps ont été retrouvés par hasard 33 ans plus tard. Nous savons où ils sont morts. Nous ne savons toujours pas de quoi.
Un projet qui semblait moderne
Dans les années 1890, personne n'avait encore atteint le pôle Nord.
Andrée était un ingénieur suédois de 42 ans qui travaillait à l'office national des brevets. Il avait une idée. Pourquoi marcher sur la glace, quand on peut voler au-dessus ?
Son ballon s'appelait l'Aigle. Andrée croyait pouvoir le diriger. De la nacelle pendraient de longues cordes lourdes, qui traîneraient sur le sol. Leur frottement freinerait le ballon, et de petites voiles lui permettraient de s'écarter du vent.
Le roi de Suède donna de l'argent. L'industriel dont la fortune allait plus tard créer le prix Nobel aussi.
Le point de départ était une petite île au nord-ouest du Svalbard, un groupe d'îles norvégiennes de l'océan Arctique. De là, le pôle se trouvait à environ 1 100 km.
Un premier essai, et un avertissement
Le premier essai eut lieu à l'été 1896. Tout l'été, le vent souffla du nord, dans la mauvaise direction. Le ballon ne décolla jamais.
Mais cet été-là laissa un avertissement sérieux. Un météorologue de l'équipe mesura le ballon chaque jour. Il fuyait. Il perdait environ 68 kg de force ascensionnelle par jour, par des millions de trous minuscules dans les coutures.
D'après son calcul, le ballon pouvait tenir en l'air environ 17 jours, et non les 30 que promettait le projet. Il refusa de repartir si rien n'était réparé.
Andrée n'annula pas. Il remplaça le météorologue par un ingénieur de 27 ans, un sportif solide. Le troisième homme était Nils Strindberg, un jeune physicien, photographe de l'expédition.
Quelques minutes qui ont tout gâché
Le 11 juillet 1897, les ennuis commencèrent presque aussitôt.
En sortant du hangar, le ballon s'abaissa vers l'eau et les cordes traînantes s'accrochèrent. Elles étaient fixées par des raccords à vis d'un modèle nouveau, conçus pour se détacher en cas d'urgence. Ils se détachèrent. Environ 530 kg de corde tombèrent à la mer.
Au même moment, les hommes jetèrent 210 kg de sable pour que la nacelle ne touche pas l'eau.
En quelques minutes, le ballon était plus léger de 740 kg. Il monta bien plus haut que prévu. Sans les cordes, plus rien ne pouvait le diriger. L'Aigle n'était plus qu'un ballon ordinaire, qui allait là où le vent le poussait.
Des messages disant que tout allait bien
Les hommes avaient emporté des pigeons voyageurs. Un seul fut retrouvé. L'équipage d'un navire norvégien l'avait abattu. Son message était daté du 13 juillet. Il disait que tout allait bien à bord.
C'était faux. Le propre journal d'Andrée raconte autre chose. Le brouillard et la glace alourdissaient le ballon. Pendant 41 heures, il retomba sans cesse et rebondit sur la glace.
Le 14 juillet, après environ 2 jours en l'air, les hommes lâchèrent le gaz et se posèrent sur la banquise, un peu au sud du 83e parallèle. Il restait environ 780 km jusqu'au pôle. Personne n'était blessé.
Marcher sur une glace qui bouge
Ils avaient des fusils, des traîneaux, une tente et un petit bateau pliant. Ils avaient 767 kg de nourriture, surtout de la viande en conserve et du lait concentré.
Ce qu'ils n'avaient pas, c'étaient des vêtements de fourrure. Ils portaient de la laine et des cirés. Jusqu'à la fin de leur vie, ils furent mouillés.
Ils chargèrent plus de 200 kg sur chaque traîneau. Les traîneaux cassèrent. Ils réduisirent la charge à environ 130 kg chacun et, le 22 juillet, se mirent en route. Le but était un dépôt de vivres sur des îles lointaines, au sud-est.
Mais la banquise n'est pas la terre ferme. Elle flotte, et le vent et les courants la poussent. Toute la journée, les hommes tiraient leurs traîneaux vers le sud. Et, encore et encore, ils découvraient que la glace les avait ramenés en arrière.
Le terrain était terrible. Il y avait des crêtes de glace brisée hautes comme une maison de 2 étages. Il y avait des chenaux d'eau libre entre les plaques. Parfois, ils avançaient à quatre pattes en traînant les traîneaux. Ils abattaient des ours blancs et des phoques et mangeaient la viande, souvent à moitié crue.
Le 4 août, ils changèrent de cap, vers un autre dépôt sur de petites îles au nord du Svalbard. Ils comptaient 6 à 7 semaines de marche. La glace les éloigna aussi de ce but.
Renoncer à marcher
Vers le 12 septembre, ils se rendirent à l'évidence. Ils ne sortiraient pas d'ici à pied.
Ils choisirent une grande plaque de glace épaisse et y bâtirent une cabane, avec des murs de neige durcie à l'eau. Le plan était d'y passer l'hiver, en dérivant.
La plaque fila rapidement vers le sud. Puis, le 2 octobre, la glace commença à se fendre, juste sous la cabane. La plaque était en train de s'écraser contre la côte d'une île.
Cette île, c'était l'île Blanche, à l'extrémité est du Svalbard. Elle est presque entièrement couverte par un glacier et, la plupart des années, entourée de glace et de brouillard. Les navires s'en approchent rarement.
Les jours suivants, les hommes transportèrent leurs vivres à terre. Le 5 octobre, ils se tenaient sur un sol ferme pour la première fois depuis près de 3 mois.
Les derniers mots
Le journal de Strindberg s'arrête le 7 octobre. Son dernier mot lisible est "Déménagement".
Andrée écrivit encore une entrée, le 8 octobre. Il écrivit qu'il était bon de dormir sur la terre ferme, après des semaines à entendre la glace craquer sous eux. Il écrivit qu'il faudrait ramasser du bois flotté et des os de baleine.
**Ici s'arrête ce qui est écrit. À partir de là, personne ne sait avec certitude ce qui est arrivé aux trois hommes, ni dans quel ordre ils sont morts.**
33 ans de silence
En Suède, on attendit. Les recherches ne trouvèrent aucune trace. Les trois hommes devinrent des héros nationaux, puis une triste légende.
À l'été 1930, le temps autour de l'île Blanche fut exceptionnellement doux, et la glace recula. Un navire norvégien de chasse au phoque, qui transportait une équipe scientifique, réussit à y débarquer.
Début août, deux chasseurs partirent chercher de l'eau douce. Près d'un petit ruisseau, ils virent quelque chose dépasser de la neige. C'était le bateau de l'expédition, encore plein de matériel.
Ils trouvèrent deux corps. L'un gisait près du camp, à demi assis contre un rocher, un fusil à côté de lui. C'était Andrée. Son journal avait été soigneusement enveloppé dans des vêtements, du foin et de la toile du ballon.
Le second corps était celui de Strindberg. Il était coincé dans une fente entre les rochers et recouvert de pierres. Quelqu'un l'avait enterré. Il était donc mort le premier.
Le 5 septembre, un second navire, avec des journalistes, atteignit l'île. Ils trouvèrent le corps du troisième homme dans ce qui restait de la tente. Ils trouvèrent aussi une boîte en métal contenant des rouleaux de pellicule exposée.
Un photographe de Stockholm, la capitale de la Suède, sauva 93 images de la pellicule détrempée.
Le 5 octobre 1930, exactement 33 ans après que les hommes eurent posé le pied sur l'île Blanche, les corps arrivèrent à Stockholm. La foule envahit les rues. Ensuite, les corps furent incinérés, sans autopsie complète.
C'est surtout à cause de cette décision que la question reste ouverte. Nous savons où ils sont morts, à peu près quand, et qu'il y avait autour d'eux de la nourriture, des fusils et du combustible. Nous ne savons pas ce qui les a tués.
Conclusions et questions ouvertes
Aucune des explications n'explique tout.
**Une maladie due à la viande d'ours blanc mal cuite.** En 1952, un médecin a soutenu que les hommes avaient attrapé un ver parasite en mangeant de l'ours. Des larves de ce ver ont été trouvées dans des restes d'ours du camp, et les journaux parlent de diarrhée et de douleurs. Le problème : les journaux ne mentionnent jamais de fièvre, le symptôme principal. Cette maladie tue rarement. Et d'autres explorateurs ont vécu plus d'un an de viande d'ours dans la même région, sans aucun mal.
**Le gaz du réchaud.** Un explorateur polaire connu a soutenu qu'un réchaud à pétrole défectueux avait rempli la tente de monoxyde de carbone. Le problème : le réchaud a été retrouvé avec du combustible dedans, et il se trouvait probablement hors de la tente.
**Le froid, l'épuisement et le désespoir.** Un chercheur de musée suédois, qui a étudié l'expédition pendant des décennies, estimait qu'il n'y avait pas de cause unique. Après 3 mois d'humidité et de froid, la perte de la cabane fut le coup de grâce. Selon lui, l'étonnant n'est pas qu'ils soient morts, mais qu'ils aient tenu si longtemps. Le problème : cela explique pourquoi ils étaient affaiblis, mais pas pourquoi tous les 3 sont morts quelques jours après avoir touché terre.
**Un ours blanc, puis la morphine.** Une médecin suédoise qui a consacré des années à l'affaire a examiné les rapports médicaux de 1930 et les vêtements conservés. Elle a trouvé sur les vêtements de Strindberg des déchirures qui pourraient venir des griffes d'un ours. Selon elle, un ours l'a tué en premier. Le troisième homme est mort plus tard, dans la tente. Et Andrée, resté seul, aurait peut-être pris la morphine de la trousse de secours. Des flacons de morphine presque vides ont été trouvés sur place. Le problème : un morceau de tissu déchiré après 33 ans dans la glace n'est pas une preuve. Sans les corps, rien ne peut être vérifié.
D'autres pistes ont été proposées : le plomb des boîtes de conserve, le botulisme, le scorbut. Chacune a des arguments, et chacune a une faiblesse.
Ce qui reste ouvert se dit simplement. Trois hommes, avec de la nourriture et des fusils, ont atteint la terre ferme après 3 mois sur la glace. En quelques jours, tous les 3 étaient morts. Andrée a eu le temps d'envelopper son journal avec soin. Ce qui s'est passé pendant ces jours-là reste inconnu.