La femme qui n'a jamais ete la: 16 ans de traque d'une tueuse qui n'existait pas
L'apres-midi du mercredi 25 avril 2007, une voiture de police s'est garee sur un large terrain de gravier de la ville allemande de Heilbronn, a environ 50 kilometres au nord de Stuttgart. Ce terrain sert aux foires. En avril, il etait vide.
Les deux agents a l'interieur etaient en pause dejeuner. Il faisait chaud. Rien dans cette journee n'etait inhabituel.
L'une d'eux etait Michele Kiesewetter. Elle avait 22 ans et servait dans la police depuis environ deux ans.
Quelqu'un s'est approche de la voiture par l'arriere.
Les deux agents ont recu une balle dans la tete a courte distance, par les vitres ouvertes. Kiesewetter est morte. Son collegue a survecu apres des mois d'hopital, avec des sequelles definitives et sans aucun souvenir de ce qui s'etait passe.
Les agresseurs ont emporte les deux armes de service, les deux paires de menottes et une paire de lunettes de soleil. Puis ils se sont eloignes a pied sur le gravier.
Il n'y a pas eu de temoins utiles. Personne ne voyait de mobile. Deux agents en uniforme avaient ete abattus en plein jour dans une ville de province tranquille, et la scene n'a presque rien offert aux enqueteurs, sinon les traces relevees par la police scientifique dans la voiture.
L'une de ces traces etait l'ADN d'une femme.
Voici ce qui a suivi, en un paragraphe, car le reste de l'histoire n'a de sens qu'en le sachant d'avance. Ce profil feminin figurait deja dans la base nationale allemande. Il avait ete releve sur une scene de meurtre 14 ans plus tot, puis lors de cambriolages, sur une seringue, dans une voiture volee et sur des faits commis dans trois pays. La police en a conclu qu'une femme agissait a travers l'Europe depuis 1993 et qu'elle venait d'abattre deux policiers. Pendant deux ans, plusieurs centaines d'enqueteurs l'ont cherchee. Elle n'existait pas. Cet ADN n'avait jamais appartenu au moindre criminel.
Le profil qui etait deja celebre
La premiere apparition remonte a mai 1993, dans une petite ville de l'ouest de l'Allemagne. Une femme de 62 ans a ete retrouvee etranglee chez elle avec un fil de fer tire d'une composition florale. Des traces ont ete prelevees sur une tasse. A l'epoque, on ne savait pas les analyser. En 2001, la technique s'etant amelioree, l'ancien materiel a ete repasse et a donne un profil feminin complet.
Le meme profil est reapparu en mars 2001 dans le sud-ouest de l'Allemagne, ou un homme de 61 ans a ete tue dans son appartement.
Il est reapparu en octobre 2001, sur une seringue liee a une mort par overdose.
Il est reapparu sur les restes d'un biscuit dans une remorque fracturee.
A partir de la, il n'a cesse de revenir, et les apparitions ne s'accordaient pas entre elles. Le braquage d'un negociant en pierres precieuses en France en 2004, le profil sur un pistolet jouet abandonne. Une bagarre entre deux freres en 2005, le profil sur une balle tiree. Plus de 20 cambriolages en Allemagne et en Autriche entre 2003 et 2007, dont un magasin d'optique. Un cambriolage de 2006 analyse seulement deux ans plus tard.
En janvier 2008, trois hommes venus de Georgie ont ete abattus dans une voiture dans l'ouest de l'Allemagne. Quand les traces ont ete analysees en mars, le profil etait de nouveau la. En octobre 2008, il est apparu une fois encore, sur le corps d'une infirmiere retrouvee morte dans une commune proche de Heilbronn. La presse allemande avait alors deja donne un nom a l'inconnue: la femme sans visage.
Quand la voiture de patrouille de Heilbronn a ete examinee, l'inconnue etait deja liee a des dizaines de scenes. Au total, le compte a atteint 40 faits dans trois pays, dont six homicides.
Ce que les enqueteurs croyaient chercher
Une tueuse en serie qui vole aussi des biscuits n'est pas un schema normal, et les enqueteurs le savaient.
Ils ont essaye de faire entrer les indices dans une forme. Une hypothese: une femme vivant sur les routes, passant d'un pays a l'autre, entre violence et petits vols. Une autre: plusieurs personnes partageant le meme profil, ce que la genetique juge quasiment impossible hors jumeaux identiques. Une autre encore: un homme porteur d'une particularite rare, parce que personne n'acceptait tout a fait ce comportement comme feminin.
Le seul indice physique qui semblait parlant designait l'est. L'analyse du profil suggerait une ascendance d'Europe de l'Est. Ce seul element a oriente la recherche pendant des annees et dirige l'attention vers des communautes itinerantes.
Une unite permanente a ete creee a Heilbronn. Elle a recu le nom de code Parkplatz, le mot allemand pour parking, d'apres le terrain de gravier ou Kiesewetter a ete tuee.
En janvier 2009, la recompense etait montee a 300 000 euros, l'une des plus elevees jamais offertes en Allemagne. Des centaines de policiers de trois pays travaillaient sur l'affaire.
Le detail qui etait visible depuis le debut
Les enqueteurs ont bien remarque des choses qui n'allaient pas.
Les faits etaient trop varies. Les distances trop grandes. Sur certaines scenes, le profil apparaissait sur un objet qu'aucun cambrioleur ne toucherait, et pas sur ceux qu'il avait manifestement touches.
Et il y avait la carte.
Le fantome apparaissait dans un groupe de Lander allemands, en Autriche et une fois en France. Il n'est jamais apparu en Baviere, le grand Land qui borde une large part de la zone ou il etait cense etre le plus actif, et ou se commettent exactement les memes delits.
Ce trou sur la carte a ete traite comme une curiosite. C'etait la reponse, et elle avait une explication administrative sans relief: la police baviaroise achetait ses ecouvillons a un autre fournisseur.
Les 40 traces avaient un point commun que personne n'a jamais note comme point commun, parce qu'il n'etait pas considere comme un indice. Chacune avait ete prelevee avec un ecouvillon de coton.
Mars 2009: un corps brule et un vieux formulaire
L'affaire n'a pas cede grace a une meilleure enquete criminelle. Elle a cede par le cote, lors d'une identification.
Des enqueteurs cherchaient a nommer le corps brule d'un homme, un demandeur d'asile. Son dossier contenait un vieux formulaire de demande portant ses empreintes digitales. Les policiers ont passe un ecouvillon sur les empreintes, esperant recuperer des cellules confirmant son identite.
L'analyse a rendu le profil du fantome.
Ce resultat n'etait pas seulement surprenant. Il etait impossible. Les empreintes d'un homme ne peuvent pas produire un profil feminin. Quelque chose dans la chaine apportait l'ADN, et la seule chose presente dans absolument tous ces dossiers etait l'ecouvillon lui-meme.
La police a commande des ecouvillons neufs, encore emballes, directement au fournisseur, et les a testes sans jamais les sortir sur une scene.
Le fantome etait dessus.
L'usine
Les ecouvillons venaient d'un fabricant de materiel medical autrichien. Ils etaient vendus steriles, et ils l'etaient. C'etait la le piege.
La sterilisation tue bacteries, champignons et virus. Elle n'elimine pas l'ADN humain. Une cellule de peau morte reste la source d'un profil genetique complet, et un ecouvillon peut etre parfaitement sterile tout en portant l'empreinte genetique de celui qui a manipule le coton a l'emballage.
Les ecouvillons n'ont jamais ete certifies sans ADN humain, parce qu'a l'epoque cette certification n'existait pas. Personne n'avait songe a l'exiger.
Le profil appartenait a une femme travaillant sur la chaine. La presse de l'epoque notait que le personnel comprenait des femmes d'Europe de l'Est, precisement l'indication d'ascendance qui avait guide l'enquete pendant des annees.
Le 26 mars 2009, les autorites allemandes ont annonce qu'il n'y avait pas de fantome. La femme de la chaine n'avait commis aucun delit. Son nom n'a jamais ete rendu public, et il n'y a aucune raison qu'il le soit.
Ce que l'erreur a reellement coute
Le cout financier a ete lourd. Le cout reel a ete pire.
Pendant deux ans, le meurtre d'une policiere a ete instruit en partant du principe qu'une femme l'avait commis. Tout a ete filtre par cette hypothese. Les pistes sans femme valaient moins. Un fait faux au centre d'une enquete ne fait pas que perdre du temps. Il tord chaque decision prise autour de lui.
Six homicides ont ete relies entre eux sans aucune raison. Des enqueteurs de trois pays ont compare leurs notes sur un lien qui etait un sous-produit d'une usine autrichienne.
L'affaire a change la pratique forensique dans le monde entier. En 2016, l'Organisation internationale de normalisation a publie la norme ISO 18385, la premiere norme internationale exigeant que les ecouvillons, tubes et autres consommables forensiques soient fabriques en minimisant la contamination par l'ADN humain, avec des controles par lot et un fichier ADN du personnel d'usine afin qu'un profil etranger soit reconnu immediatement. Cette norme existe a cause de cette affaire.
L'autre hypothese fausse
Pendant que des centaines de policiers traquaient une femme inexistante, une seconde enquete allemande deraillait presque de la meme facon.
Entre 2000 et 2006, neuf hommes ont ete abattus dans leurs propres petits commerces, dans plusieurs villes allemandes. Huit etaient d'origine turque, un etait grec. Ils sont morts dans un stand de restauration, une epicerie, un atelier de couture, un kiosque de reproduction de cles, un cybercafe. Le meme pistolet a servi encore et encore.
Les enqueteurs ont conclu tot que les crimes venaient de l'interieur des communautes immigrees et ont cherche du crime organise, de la drogue, du racket. La presse allemande a donne a la serie un surnom emprunte a la restauration rapide, ce qui disait aux familles dans quel tiroir on rangeait leurs peres et leurs freres.
Les proches ont ete interroges comme suspects. A plusieurs, on a explique que le mort devait avoir des dettes cachees ou une seconde vie. Une fille a dit plus tard que les tueurs avaient pris la vie de son pere et les enqueteurs son honneur.
Pendant 11 ans, personne au centre de cette enquete n'a serieusement suivi un mobile raciste.
Deux enormes enquetes se deroulaient en meme temps dans le meme pays. L'une etait certaine que l'auteur etait une femme. L'autre etait certaine que le mobile etait la criminalite chez les immigres. Les deux se trompaient, et de la meme maniere: on a laisse une hypothese jamais verifiee decider quels indices comptaient.
En 2012, la chanceliere allemande a presente des excuses publiques aux familles.
Qui a reellement tue la policiere
Le 4 novembre 2011, plus de quatre ans apres Heilbronn, deux hommes ont braque une banque dans l'est de l'Allemagne. Quelques heures plus tard, la police se rapprochant, on les a retrouves dans un camping-car en flammes. L'un avait tue l'autre, puis s'etait tue.
Dans le vehicule, les policiers ont retrouve les deux armes de service prises dans la voiture de Heilbronn et une paire des menottes volees.
Les deux hommes appartenaient a une petite cellule neonazie de trois personnes qui se nommait Clandestinite nationale-socialiste. Entre 2000 et 2007, elle avait tue dix personnes. Neuf victimes etaient des immigres ou des enfants d'immigres, abattus dans leurs boutiques et leurs ateliers. La dixieme etait Michele Kiesewetter.
Pendant des annees, ces meurtres avaient ete instruits separement, et les familles de plusieurs victimes avaient elles-memes ete traitees en suspectes.
En juillet 2018, apres un proces de plus de cinq ans a Munich, la troisieme membre de la cellule, une femme, a ete condamnee pour dix meurtres, dont celui de Kiesewetter, a la reclusion a perpetuite avec constat de gravite particuliere de la culpabilite, ce qui, en droit allemand, supprime la perspective habituelle d'une liberation au bout de 15 ans.
Les hommes qui avaient tire etaient morts. Ils n'ont jamais ete juges.
**Et c'est ici que s'arrete ce qui est documente: le tribunal a etabli qui a tue Michele Kiesewetter, mais jamais pourquoi c'est elle qui a ete choisie.**
Conclusions et questions ouvertes
Deux mysteres distincts logent dans cette affaire, et un seul est resolu.
Le fantome est resolu entierement. Il n'y avait pas de femme. Il y avait un produit contamine, une hypothese jamais verifiee et un systeme forensique habitue a traiter une correspondance ADN comme une reponse plutot que comme une question.
Pourquoi la policiere a ete tuee reste ouvert. Chaque explication porte son probleme.
**Elle a ete choisie a cause de ses origines.** L'element: elle venait de la meme region de l'est de l'Allemagne que la cellule et y sejournait. Le probleme: le tribunal a examine ce point longuement sans trouver le moindre lien personnel. La coincidence parait signifiante, vue de l'exterieur, bien plus souvent qu'elle ne l'est.
**Ils voulaient les armes.** L'element: ils ont pris les deux pistolets et les menottes et les ont gardes des annees. Le probleme: la cellule possedait deja des armes et s'en servait depuis sept ans. Abattre deux policiers en plein jour est un risque enorme pour du materiel deja en sa possession.
**C'etait une attaque contre l'Etat lui-meme.** L'element: l'ideologie du groupe et le fait que l'argent ne l'interessait pas dans ces crimes. Le probleme: c'est la seule attaque contre des policiers de toute la serie. Toutes les autres victimes relevaient d'un autre schema, tres constant.
**C'etait une occasion.** L'element: le terrain etait vide, la voiture arretee, l'approche par l'arriere facile. Le probleme: cela n'explique pas ce que la cellule faisait dans cette ville, ce qui n'a jamais ete eclairci.
Reste une question sans aucune reponse, et c'est la plus derangeante.
La contamination n'a ete decouverte que parce qu'une analyse a donne un resultat biologiquement impossible et parce que quelqu'un a refuse de l'expliquer poliment. Tous les autres dossiers de ces 16 annees donnaient des resultats seulement surprenants, et un resultat surprenant, on le rationalise.
Personne ne sait combien d'autres enquetes, dans combien d'autres pays, ont ete orientees dans la mauvaise direction par un ecouvillon propre et sterile sorti de son emballage en portant deja sur lui la vie de quelqu'un d'autre.